Les exclus du village : la pauvreté dans la société japonaise

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Palme d’Or au Festival de Cannes 2018, Une Affaire de famille – sans nécessairement être le meilleur film de Hirokazu Kore-eda – a le mérite d’avoir donné un visage aux laissés-pour-compte de la société japonaise.

Si la réalité sociale du pays est rarement mise en lumière, et ce dans les médias japonais eux-mêmes, c’est que s’est forgée il y a quelques décennies l’idée que le Japon était parvenu à résoudre le problème de la lutte des classes en éradiquant celui de la pauvreté. Il faut dire que la rapidité avec laquelle l’archipel japonais s’est relevé de l’état de ruines dans lequel l’issue de la guerre du Pacifique l’avait plongé, pour accéder dès 1968 à la seconde place des puissances économiques mondiales, a entraîné, en moins d’une génération, une importante restructuration du tissu social. Dans la mesure où la forte croissance économique a eu pour effet une soudaine élévation du niveau de vie, ainsi qu’un élargissement conséquent de la classe moyenne, une grande majorité de Japonais se sont alors considérés comme les bénéficiaires d’une réussite supposée accessible à tous. Est pauvre, on y reviendra, celui qui l’a mérité. L’idée que le modèle économique promu n’empêchait pas les inégalités sociales, si on la retrouve traitée dans une partie du cinéma indépendant jusqu’à la fin des années 60, allait bientôt devenir taboue, supplantée par la séduisante image d’une nation de « cent millions d’habitants appartenant tous à la classe moyenne »[1]. Le cuisant échec commercial et critique rencontré par Akira Kurosawa, qui, en 1970, dans son film Dodes’kaden dépeignait les conditions de vie des habitants d’un bidonville, est symptomatique de l’état d’esprit de cette époque.

La proportion de personnes vivant sous le seuil de pauvreté (situé à la moitié du revenu médian de la population totale) est longtemps restée dans l’ombre dans la mesure où, au cours de ces années fastes, l’Etat japonais n’a jamais fourni de chiffres officiels capables d’en mesurer l’ampleur. Le taux de pauvreté n’a pu être déterminé pour la première fois qu’au cours de l’année 2002 dans le cadre du Rapport mondial sur le développement humain publié sous l’égide de l’ONU. L’étude fixait le taux de population vivant sous le seuil de pauvreté à 11,2%. En 2005, un rapport de l’OCDE revoyait la proportion à la hausse en avançant le chiffre de 15,3% – ce qui plaçait le Japon en cinquième position des taux les plus élevés parmi les pays membres de l’organisation, derrière le Mexique, la Turquie, les Etats-Unis et l’Irlande. L’information fut largement médiatisée : le Japon ne correspondait plus à l’image si longtemps vantée d’un pays ayant éradiqué la pauvreté.

Crédit photo : Nicolas Debarle

La situation touche non seulement les jeunes, dont une part significative est contrainte d’enchaîner les petits boulots sans grand espoir d’élévation sociale, mais aussi les femmes et les personnes âgées, de plus en plus isolées. L’insécurité de l’emploi ayant entraîné une importante baisse de revenus pour quantité de foyers, nombre d’entre eux en effet se sont désagrégés. Alors qu’elle avait joué un rôle déterminant dans l’affirmation de la société japonaise, la cellule familiale – le fait que trois générations pouvaient vivre ensemble sous un même toit – a fini à son tour par subir les contrecoups de la crise économique. C’est ainsi que le nombre de familles monoparentales, dans lesquelles les enfants sont souvent élevés par leur mère, employée à mi-temps, est encore aujourd’hui en augmentation (6% en 1990 contre 10,5% en 2015). Le tournant des années 2000 voit enfin surgir la question du vieillissement de la génération d’après-guerre, considérable dans le cas du Japon (le pays comptait 25% de personnes âgées en 2013), et du financement des pensions de retraite qui constitue probablement le problème lié à la pauvreté le plus médiatisé. Malgré une augmentation croissante des dépenses relatives à cet effet, le taux de personnes âgées vivant sous le seuil de pauvreté, situé à 19%, constitue un record parmi les pays de l’OCDE.

Si depuis la crise économique mondiale de 2008, la croissance économique japonaise stagne aux alentours de 1%, on peut constater que le taux de pauvreté reste à un niveau élevé, plus ou moins stable : 16,1% de la population vivait sous le seuil de pauvreté en 2012 et 15,17% en 2015 (à titre de comparaison, la France affichait en 2016 un taux de 8,3%, alors que les Etats-Unis se situaient pour la même année à 17,8%). Les chiffres témoignent toutefois d’une situation préoccupante quant aux familles monoparentales et aux enfants dont les taux de pauvreté respectifs (58,7% et 16,3%) passaient en 2012 pour les plus élevés des pays de l’OCDE. De Nobody knows, sélectionné dans la compétition officielle du Festival de Cannes en 2004, qui soulève à partir d’un fait divers la question des familles monoparentales, à Une Affaire de famille qui traite notamment des problèmes de pauvreté que connaissent en 2018 enfants et retraités, on voit que certaines des préoccupations de Kore-eda sont en phase avec la dégradation sociale de son pays.

Une affaire de famille de Hirokazu Kore-eda

Problèmes de visibilité

Dans une étude consacrée à la question de la pauvreté urbaine au Japon, après avoir mené deux années de recherche sur le terrain, la sociologue française Mélanie Hours avance l’idée que « ce qui pose problème [dans l’archipel japonais] n’est pas l’existence de la pauvreté, mais [bien plus] sa visibilité »[2]. C’est dans ce contexte que les deux films précédemment cités prennent une valeur particulière. Appuyant sa thèse autour de trois arguments principaux, l’auteure conclut que « l’absence d’un taux de pauvreté national, le très faible taux d’allocataires [1,6% seulement de la population  bénéficie des allocations de l’assistance publique, l’équivalent japonais du RSA] et le non-usage du terme « pauvreté » entretiennent le mythe de l’absence de celle-ci et révèlent un déni ou une « invisibilisation » de son existence. » Si le mythe d’une société sans pauvres perdure encore aujourd’hui malgré la réalité des chiffres, c’est que, pour une majorité de Japonais, la pauvreté reste confinée dans l’ombre. Il est en effet bien plus facile de se convaincre que la misère n’existe pas dès lors qu’elle échappe au regard du citoyen « ordinaire ».

Par-delà la question du « déni » et de la responsabilité de l’Etat ou de celle des médias, il faudrait ajouter aux arguments de Hours le fait qu’un Tokyoïte « moyen » a peu d’occasions dans sa vie quotidienne d’avoir un contact, fût-il visuel, avec les plus démunis et que la non visibilité de ces derniers est d’abord à prendre au pied de la lettre. La raison tient en premier lieu à la configuration même des métropoles japonaises. S’il existe bien des quartiers pauvres, plus ou moins vétustes et étendus, dans une ville comme Tokyo, ceux-ci se trouvent disséminés dans l’immense tissu urbain que représente la capitale japonaise. Alors que l’ancien plan de Tokyo distinguait clairement, comme dans le cas des villes occidentales, une partie regroupant les quartiers riches, située dans l’axe ouest/nord-ouest, et une autre, diamétralement opposée, associée aux quartiers populaires, l’extension de la métropole, entamée après la guerre, a sensiblement modifié ces repères. Reposant aujourd’hui sur un système de quartiers en îlots, dont les principales activités commerciales sont centrées autour des gares, la configuration de Tokyo évoque un réseau de petites zones urbaines aux confins desquelles sont situés les logements les plus modestes, loin par conséquent des grandes voies de communication. Le fait qu’un habitant des métropoles européennes doive, selon la direction prise, traverser des quartiers visiblement démunis s’il veut quitter sa ville constitue un trait de la vie quotidienne relativement inconnu dans la plupart des agglomérations japonaises.

Un second facteur à l’origine de la non visibilité des plus indigents dans les villes japonaises tient à ce que la mendicité n’y ayant pas cours, la présence des SDF dans les quartiers animés et touristiques reste passablement nulle. Il n’est pas rare par ailleurs qu’un étranger après un voyage au Japon en conclue à leur absence. Il est nécessaire de rappeler sur ce point que le Japon n’est traditionnellement pas un pays chrétien et que la mendicité, si elle n’est pas interdite à proprement parler, est interprétée comme une pratique déshonorante. Nulle raison pour un SDF par conséquent de se rendre dans certains quartiers.

Une affaire de famille de Hirokazu Kore-eda

La société japonaise repose en effet sur des valeurs morales héritières pour une bonne part du néoconfucianisme, qui fut au cours de l’ère Edo (1603-1868) porté au rang d’idéologie officielle. Bien que les différentes constitutions dont s’est doté le Japon aient par la suite mis un terme à la prééminence de cette idéologie, il n’en reste pas moins vrai que les rapports sociaux restent empreints de conceptions qui lui sont pleinement redevables. Si le fait de demander l’aumône est perçu comme une pratique déshonorante, c’est que d’un point de vue social l’idée de devenir un fardeau pour les autres est dans une culture de type confucianiste vécue comme une honte.

Soulignons brièvement le fait que Confucius distingue dans la société de son temps « l’homme de bien », préoccupé par les affaires d’Etat et le devenir national, dont le comportement doit prendre pour modèle celui des anciens Sages, et « l’homme de peu », incapable quant à lui de maîtriser ses désirs personnels. Quand bien même celui-là, auquel tout un chacun est invité à se conformer au nom d’une certaine harmonie sociale, tomberait dans la misère, il importe à l’homme de bien de se résigner à « vivre dans la pauvreté sans nul ressentiment »[3]. Confucius développe sa pensée dans un célèbre précepte, selon lequel « l’archer a un point commun avec le sage : quand sa flèche n’atteint pas le milieu de la cible, il en cherche la cause en lui-même (et n’accuse personne) »[4], sous-entendant le fait que « l’homme de bien exige tout de lui-même, [alors que] l’homme de peu attend tout des autres »[5].

Le trait permet de mieux comprendre les raisons pour lesquelles la pauvreté au Japon est traditionnellement associée à l’idée de mérite. Le pauvre est seul responsable de sa situation, et ne doit compter sur les autres pour se relever. Hours, dans son étude, souligne effectivement le fait que les résidents de Sanya, l’un des quartiers les plus pauvres de Tokyo, se savent victimes de la crise, mais ne peuvent s’empêcher de se sentir responsables de leur situation – ce qui constitue un frein évident quant à leur volonté d’y trouver un terme.

Ce fond culturel dans lequel s’enracine la société japonaise peut non seulement expliquer l’absence de mendicité, mais aussi le fait qu’un très grand bon nombre de personnes en difficultés rechignent à demander une aide auprès de l’assistance publique. Dans les deux cas, l’idée de devenir un fardeau et d’attendre tout des autres représente un obstacle moral difficilement surmontable. La situation est comparable, d’une certaine façon, avec celle vécue par les anciens otages japonais en Irak et en Syrie, des journalistes indépendants partis de leur propre chef qui à leur retour au pays ont déclenché les foudres de nombreux individus considérant que, la faute incombant aux prisonniers, l’Etat n’avait pas à débourser un centime pour leur rapatriement. La honte est d’autant plus forte qu’elle conduit dans bien des cas à du mépris.

« Oni wa soto, fuku wa uchi » (« Dehors les démons ! Dedans le bonheur ! »)

Plutôt que de bénéficier de l’assistance publique, une large majorité de démunis choisissent d’exercer par conséquent une activité professionnelle, aussi pénible et peu gratifiante soit-elle. Le faible taux de chômage du pays (2,8% de la population en 2017) est à mettre en parallèle avec le fait que 37% des salariés au Japon disposaient en 2015 d’un statut précaire (la France affichant le taux de 13%). Parmi les différents types de contrat en question, soulignons celui du travailleur journalier – statut exercé par le personnage du père dans Une Affaire de famille – « connu sous le nom de « travail des 3K », se référant aux termes kitsui, pénible, kitanaï, sale, et kiken, dangereux. »[6] Si de telles activités permettent de louer à la journée un logement à un prix des plus modiques dans les quartiers pauvres, la frontière est mince avec le monde des SDF dans la mesure où une absence de reconduction du contrat, qui par ailleurs ne permet pas de bénéficier de la sécurité sociale ni de cotiser pour la retraite, conduit inévitablement à la rue.

A l’en croire Hours, une majorité de SDF exercent eux-mêmes une activité professionnelle, très faiblement rémunérée, qu’il s’agisse de la collecte de canettes ou de journaux, voire d’un emploi régulier ne permettant pas de se loger dignement. Bien des SDF vivent en communauté au sein de petits campements. Ceux-ci se trouvent en général dans des zones reculées, au bord des fleuves qui longent Tokyo par exemple, et à l’abri des éventuels regards. S’il est possible de découvrir des abris de SDF, reconnaissables par la bâche bleue dont la plupart d’entre eux sont recouverts, dans les grands parcs japonais, ceux-ci se trouvent toujours le plus loin possible des traverses principales.

Dans les quartiers de journaliers comme dans les campements de SDF, la vie en communauté est privilégiée à la recherche de l’effort individuel dans la mesure où elle permet d’une part de trouver une activité plus facilement et de bénéficier d’autre part d’un soutien collectif. Bien que des associations de bénévoles puissent assurer le secours aux défavorisés en ce qui concerne les moyens de subsistance les plus élémentaires (médicaments, nourriture, etc.), comme le fait voir Kiyoshi Kurosawa dans son film Tokyo Sonata (2008) et ses scènes de distribution de repas gratuit, il arrive, toujours selon Hours, que l’aide aux démunis soit organisée par ces derniers eux-mêmes. A l’image des personnages d’Une Affaire de famille qui cherchent à recomposer un groupe social, fût-il infime, et à travers lui à se redonner une identité, la vie des laissés-pour-compte, placée sous le signe de l’entraide, fournit ainsi l’occasion à tout un chacun d’assumer une part de responsabilité vis-à-vis de ses semblables. Un tel système, encore une fois, peut fortement limiter la volonté d’un retour à une vie « standard ».

Tokyo Sonata de Kiyoshi Kurosawa

Le problème est d’autant plus accentué que depuis les années 2000 à Tokyo, les pouvoirs publics procèdent à des démantèlements de camps de SDF, au nom de la salubrité ou de projets de réaménagement urbain, et à l’expulsion de leur population dans des zones toujours plus reculées de la capitale. Si la situation aggrave les problèmes de non visibilité de la misère, cette politique d’exclusion menée à l’encontre des plus démunis conduit à une fracture toujours plus ouverte entre deux types d’espaces de communauté, l’une pouvant se targuer d’avoir éradiqué la pauvreté, l’autre repliée sur elle-même, incapable d’accéder aux avantages de la première.

Telle qu’elle est vécue au Japon, la pauvreté renvoie par-delà les questions financières et matérielles à un problème existentiel : le démuni n’est pas seulement celui qui n’a rien, mais celui qui tend à n’être plus rien, qui risque de perdre sa place dans le monde commun pour n’avoir d’autre contact humain qu’avec ses semblables. Si le mythe d’une société sans pauvres peut encore perdurer aujourd’hui, la raison tient probablement à ce que, derrière le fait que les démunis ne soient pas assez visibles, ceux-ci ne soient plus considérés comme partie intégrante de cette même société.

Le plus démuni, autrement dit, n’est pas seulement réduit au bas de l’échelle sociale, mais exclu de l’espace même de la communauté et de ses principes. Que les personnages du film de Kore-eda résident dans une maison délabrée, couverte par la végétation, et encerclée par de hauts immeubles donne une image éloquente à ce phénomène d’exclusion. D’une certaine façon, la grande pauvreté au Japon reproduit le modèle ancien du murahachibu, celui qui pour des raisons de moralité est banni de son village, sans aucun espoir de retour. Contrairement aux excommuniés des anciens pays catholiques qui grâce à une repentance sincère peuvent espérer échapper à la damnation éternelle, l’exclu japonais, par sa mort sociale, vit un enfer sur terre, dépossédé de ce qui fait de lui un être humain.

Si dans la lignée de Kore-eda le cinéma, mais aussi la littérature (évoquons à cet égard le roman Tokyo Ueno Station, paru au Japon en 2014, de Miri Yû qui traite du monde des sans-abri), peut contribuer à rendre visible les problèmes de pauvreté au Japon, l’enjeu principal pour tout auteur préoccupé par le sujet consiste avant tout à redonner aux pauvres ce visage humain, une présence ou une dignité dont ces derniers des années durant auront été privés.

Nicolas Debarle

Spécialiste du cinéma japonais, Nicolas Debarle est auteur de nombreux articles, dossiers et comptes-rendus de festival parus dans le cadre de revues internet (Il était une fois le cinéma, EastAsia). Il enseigne la langue française à Tokyo où il réside depuis 2012.

[1] « Le taux de pauvreté en augmentation au Japon », 2014, https://www.nippon.com/fr/features/h00072/
[2] Mélanie Hours, « La pauvreté urbaine au Japon », p. 9, 2007, https://journals.openedition.org/transcontinentales/747
[3] Entretiens de Confucius, XIV, 11, p. 112, traduction d’Anne Cheng, Ed. du Seuil, 1981
[4] L’invariable milieu dans Les Quatre Livres, p. 34, édition électronique en ligne, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5421352k
[5] Entretiens de Confucius, XV, 20, p. 124
[6] Mélanie Hours, 2007, p. 5

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